Le 19 avril 2015, Les Inrocks chroniquaient un livre supposé historique, Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l’histoire au mythe identitaire, écrit par deux historiens : William Blanc et Christophe Naudin.

Can­di­dat : Les Inrocks et leur jour­na­liste Jean-Marie Durand

Jean-Marie Durand, l’auteur de l’article, nous explique que Charles Mar­tel n’existe en fait que depuis une quin­zaine d’années, quand les milieux d’extrême droite ont déci­dé de l’instrumentaliser pour en faire un « sym­bole de la lutte contre la popu­la­tion immi­grée ». Et qu’il ne s’est fait connaître qu’après les mal­heu­reux évé­ne­ments du 11 sep­tembre 2001, parce que les isla­mo­phobes avaient besoin d’un héros… Avant cela, lui et sa bataille n’étaient rien d’autre que de petits frag­ments acces­soires de la grande His­toire.

Laurent Wet­zel est haut fonc­tion­naire de l’Éducation natio­nale à la retraite, ancien élève de l’École nor­male supé­rieure de la rue d’Ulm, agré­gé d’histoire, et auteur de Ils ont tué l’histoire-géo (éd. Fran­çois Bou­rin, 2012). Il com­pile des réfé­rences inat­ta­quables concer­nant Charles Mar­tel et la bataille de Poi­tiers dans un article paru sur le site de Polé­mia le 23 avril 2015.

Contrai­re­ment à ce qui est dit dans Les Inrocks, Jules Miche­let, Ernest Lavisse et d’autres encore insis­taient déjà au début du ving­tième siècle sur l’importance de cette bataille, dans des ouvrages des­ti­nés aux éco­liers ou aux spé­cia­listes. On peut par exemple citer Arthur Huby – futur doyen de l’Inspection géné­rale d’histoire-géographie – expli­quant que « la vic­toire de Poi­tiers (octobre 732), qui mar­qua l’arrêt de l’offensive arabe contre l’Europe, eut un immense reten­tis­se­ment » et que « Charles Mar­tel appa­rut comme le sau­veur du monde chré­tien tout entier ». Ou encore Jules Isaac – qui sera plus tard membre de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen puis du Comi­té de vigi­lance des intel­lec­tuels anti­fas­cistes, et donc peu sus­pect d’accointance avec l’extrême-droite – qui écri­ra que « Charles Mar­tel eut la gloire d’arrêter à Poi­tiers, en 732, une ter­rible inva­sion arabe ».

Autant d’écrits objec­tifs qui nous démontrent l’importance de cette bataille et de celui qui la mena. Alors pour­quoi cher­cher à en mini­mi­ser l’intérêt ?

L’un des auteurs de l’ouvrage chro­ni­qué par Les Inrocks n’est pas un illustre incon­nu. William Blanc s’est déjà illus­tré en publiant en 2013 Les his­to­riens de garde : de Lorànt Deutsch à Patrick Buis­son, la résur­gence du roman natio­nal, avec Aurore Ché­ry et – déjà – Chris­tophe Nau­din. Pour résu­mer, il s’agit pour eux de démon­trer que si l’on est patriote et que l’on traite d’événements his­to­riques, l’on est alors inca­pable d’être neutre et l’on plonge dans la fal­si­fi­ca­tion de l’Histoire pour qu’elle colle à des délires natio­na­listes.

Jean-Marie Durand par­le­ra très sérieu­se­ment des auteurs de ce livre en tant qu’ « his­to­riens cri­tiques », sans se rendre compte de l’ironie de ses pro­pos. En effet, William Blanc n’est pas un his­to­rien lamb­da. Il a fait ses études à la facul­té de Paris-Tol­biac, où il était mili­tant très actif de la CNT-FAU (For­ma­tion Action Uni­ver­si­té), branche étu­diante de la CNT, syn­di­cat auto­ges­tion­naire qui se réclame du syn­di­ca­lisme révo­lu­tion­naire et de l’a­nar­cho-syn­di­ca­lisme.

Il est donc bien dif­fi­cile de consi­dé­rer cet ouvrage sur Charles Mar­tel comme un paran­gon d’objectivité. Jean-Marie Durand, qui ter­mine son article en affir­mant que « l’essai de William Blanc et Chris­tophe Nau­din apporte une preuve écla­tante de la manière dont l’histoire s’écrit et se réécrit sans cesse, de l’écart ténu qui sub­siste, et par­fois s’efface, entre le récit his­to­rique et le mythe poli­tique » a abso­lu­ment rai­son. Cet ouvrage nous démontre par­fai­te­ment que l’orientation poli­tique de l’un de ses auteurs l’a conduit à réécrire l’Histoire en ne pre­nant en compte uni­que­ment ce que ses œillères vou­laient bien lui lais­ser voir. Et Les Inrocks, en s’en fai­sant le relais bien­veillant, se rend cou­pable de com­plai­sance et de manque d’objectivité, ce qui repré­sente une grosse épine dans le pied de l’exemplarité du jour­na­lisme…